Balzac et…

Balzac et Liszt

 

J’ai appris que vous alliez revoir Liszt, homme ridicule, talent sublime.
C’est le Paganini du piano. Mais Chopin lui est bien supérieur.

Honoré de Balzac, Lettre à Mme Hanska, mercredi 5 avril 1843

 

 

Franz Litz (sic), lithographie parue dans la Galerie du Journal le Voleur, n° 77, imp. Aubert et Cie, milieu du XIXe siècle, Saché, musée Balzac.

Si Balzac dédie l’une de ses œuvres à Liszt en 1843, il semble difficile d’évoquer une amitié entre les deux artistes. En novembre 1842, dans le but de plaire à sa bien-aimée Mme Hanska, Balzac fait en sorte d’organiser une rencontre entre elle et Liszt lors d’un séjour à St Pétersbourg, alors que Liszt s’y trouve également pour plusieurs concerts :

 

Quand Liszt sera à Saint-Pétersbourg, envoyez-lui ce mot ; vous l’aurez pendant une soirée, vous et votre chère Anna.

À Franz Liszt,
L’éloquence, mon cher Franz, est, comme vous l’avez dit, autant dans ceux qui écoutent que dans l’orateur. Si donc, vous tenez à me rendre un service personnel, vous irez passer une soirée chez la personne qui vous enverra ce billet de ma part, et vous jouerez quelque chose pour ce petit ange que vous fascinerez sans doute, mademoiselle Anna de Hanska. [1]

 

"Le Hongrois est un démon, le Polonais est un ange"

Mais, au cours de la rencontre entre Mme Hanska et le célèbre pianiste, les choses ne se passent pas tout à fait comme Balzac l’avait envisagé. Balzac ne s’était pas suffisamment méfié du côté séducteur de Liszt, lequel avait défrayé la chronique lors de sa relation avec Marie d’Agoult et dont Balzac s’était pourtant inspiré dans son roman Béatrix.

 

Vous avez vu Liszt, je suis heureux de vous avoir procuré ce petit bonheur. [2]

 

Sans savoir ce qui se trame à distance, Balzac décide de dédier au pianiste La Duchesse de Langeais :

 

Je suis si reconnaissant à Liszt d’avoir acquitté ma lettre de change de gracieusetés tirée à votre profit, que je lui ai dédié La Duchesse de Langeais, dans l’Histoire des 13 ; mais entre nous, le Hongrois est un peu comédien, mais comédien de bonne foi, du moins je le crois. Il a un talent d’exécution sublime, qui n’a d’analogue que Paganini ; mais il n’a pas le génie de la composition. Pour mériter tout ce qu’on fait pour lui, il devrait être à la fois Rossini et Liszt. Vous ne jugerez Liszt que quand il vous sera donné d’entendre Chopin. Le Hongrois est un démon ; le Polonais est un ange. [3]

 

Balzac ne croit pas si bien dire. Dans son Journal, Mme Hanska y raconte pour elle-même la manière dont Liszt lui fait la cour :

 

Allez je vous connais ! et je les connais aussi ceux qui sont venus vous dire que vous ne deviez point frayer avec des artistes, dites-moi comment m’a-t-on nommé par exemple ? (et s’arrêtant, et me regardant fixement et tapant du pied) « un bohémien » n’est-ce pas ? Et bien faites-le moi dire en face et je saurai montrer comment le bohémien se venge d’une insulte… Il continua à parler avec la même véhémence, je l’écoutais en silence, il s’arrêta de nouveau. Et bien Madame, vous ne dites rien ? – et que voulez-vous que je vous dise, Monsieur, je m’étonne et vous plains voilà tout. Peu à peu il se calma, il continua à marcher, mais il se taisait, et me regardait de temps à autre en dessous, je lui demandais de faire un peu de musique, il joua la Sérénade de Schubert, mais avec lassitude et découragement, après cela nous causâmes paisiblement, il me demanda pardon. [4]

 

Fou de jalousie quand il l’apprend, Balzac ne pardonnera jamais à Liszt sa conduite, et exhorte à plusieurs reprises Mme Hanska à ne plus répondre au pianiste :

 

Si vous répondez à Liszt, que ce soit digne, froid et à ôter l’envie de continuer. [5]

 

Un an plus tard, Balzac assiste à la cour assidue de Liszt auprès de la princesse Belgiojoso. Il ne manque pas d’en faire le récit à Mme Hanska :

 

Je reviens de la campagne de la princesse Cristina. J’ai vu Liszt. […] Liszt est absolument comme le maître chez la princesse, et j’ai quelque honte à vous dire que le Hongrois est un vrai Bohémien, qu’il a joué la comédie et la passion, comme je vous le disais. Hélas ! c’est le saltimbanque, et cela se dit même un peu trop. Que vous dirai-je ? J’ai quelque chagrin de lui avoir dédié quelque chose. C’est même déjà comme une vieille coquette, à qui l’applaudissement est indispensable, et pour qui la vie sera impossible le lendemain du jour où quelques doigts se lèveront plus à la mode que les siens. [6]

 

 

Christelle Bréion
Médiatrice au musée Balzac

 

 

[1] Honoré de Balzac, Lettre à Mme Hanska, Passy, 16 novembre 1842.
[2] Honoré de Balzac, Lettre à Mme Hanska, Passy, 15 mai 1843.
[3] Honoré de Balzac, Lettre à Mme Hanska, Passy, 28 mai 1843.
[4] Le Journal tenu par Mme Hanska à Saint-Pétersbourg, du 20 mars 1843 au 7 avril 1844, est conservé à l’Institut de France ; il a été publié en 1962 dans L’Année Balzacienne.
[5] Honoré de Balzac, Lettre à Mme Hanska, Passy, 15 décembre 1843.
[6] Honoré de Balzac, Lettre à Mme Hanska, Passy, 5 juin 1844.