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Un piano Érard au Musée Balzac

 

Piano Érard, 1849, Saché, musée Balzac.

Un piano chez Honoré de Balzac, rue Fortunée ?

 

Balzac n’a jamais été pianiste, mais il a envisagé d’acquérir un piano pour son hôtel particulier de la rue Fortunée, à Paris, sa demeure parisienne à l’attention de Mme Hanska, sa future femme, et de sa fille Anna. Il leur annonce le projet en juin 1847, en précisant :

 

[…] il faut un an pour le faire. Au-dessus, il y aura le portrait d’Anna [1].

 

Dans une lettre à ses nièces, Balzac vante les qualités artistiques de la jeune Anna :

 

[…] elle joue tout, à livre ouvert, absolument comme aurait fait feu Mozart ; elle a le génie de la musique comme elle en a l’amour ; et si elle n’était pas de naissance une riche héritière elle eût été une grande artiste. Si elle peut, dans dix-huit mois ou deux ans être à Paris, elle y prendra des leçons de contre-point et de composition, car il n’y a plus que cette science-là qui lui manque. Elle a des mains, sans exagération, d’enfant de 7 ans, et ces mains de rien, de beurre, fluides, blanches, dont 3 tiendraient dans la mienne, ont un doigté de fer, absolument comme celles de Liszt ; ce n’est pas la main, c’est les touches qui plient, et elle embrasse dix touches par l’envergure de ses doigts, il faut voir ce phénomène pour le croire. […] Je serais bien heureux d’apprendre que Valentine étudiât autant que la comtesse Anna, car elle travaille tous les jours son piano. [2]

 

Vraisemblablement, Balzac n’a pas eu les finances nécessaires, et c’est Mme Hanska devenue Mme Balzac, qui fera elle-même l’acquisition d’un piano, après le décès de Balzac :

 

J’ai laissé un portefeuille avec des modèles de tapisserie dans mon cabinet, et je crois que j’ai laissé aussi un petit cahier de musique facile sur les tablettes de cette bibliothèque sans portes, qui était à côté de ma table de toilette dans la chambre à carreaux jaunes, cette musique se composait des valses de Schubert et des airs italiens qui nous rappellent Naples et autres bagatelles semblables, n’oublie pas de l’apporter mon ange, car j’ai acheté un petit piano de chez Pleyel qui fait mon bonheur, il ne coûte que 800 fr. il est excellent. Les Érard sont inabordables à moins de 3000 fr. […] et je ne suis pas en mesure cette année de faire de semblables dépenses. [3]

 

 

L’âge d’or du piano en France

 

La vie de Balzac (1799-1850) correspond précisément à l’âge d’or du piano. L’instrument remplace peu à peu le clavecin et devient également plus accessible à la bourgeoisie. En 1805, on compte 24 facteurs de piano à Paris. En 1847, ils sont 200, pour une fabrication d’environ 1200 pianos par an dans la capitale. Par ailleurs, on compte désormais 20 000 professeurs de piano à Paris [4]. Érard et Pleyel sont alors les deux principaux facteurs de piano, et il est intéressant de souligner les liens d’amitiés entre Érard et Beethoven, Érard et Liszt, Pleyel et Chopin.

 

Les facteurs vont faire évoluer les instruments selon les attentes et les exigences des pianistes. Ils parviennent à faire varier l’intensité du son en fonction de la force avec laquelle on appuie sur les touches, ce qui offre aux pianistes une plus grande palette de nuances et donc une plus grande expressivité. Les claviers sont agrandis dans les aigus et les graves : entre 1790 et 1830, le piano passe de cinq à huit octaves. Le son peut aussi désormais être prolongé par l’action de la pédale. Sans pédale, lorsque l’on appuie sur une touche, un étouffoir vient se positionner sur la corde pour stopper la vibration. La pédale a pour action de soulever tous les étouffoirs, et permet aux cordes de vibrer davantage pour une sonorité brillante et puissante.

 

 

Le piano vu par l’auteur de la Comédie humaine

 

En tant qu’observateur de la société, Balzac est sensible au rôle de cet instrument, symbole de la réussite sociale chez ses personnages, comme dans César Birotteau, ou bien dans Les Petits bourgeois :

 

Un piano d’Érard, placé entre les deux fenêtres et en face de la cheminée annonçait les prétentions constantes de la digne bourgeoise.

 

Dans le roman La Peau de chagrin (1831), Raphaël offre son piano Érard à la jeune Pauline :

 

Mon piano, repris-je sans paraître avoir entendu ses paroles, est un des meilleurs instruments d’Érard : acceptez-le. Prenez-le sans scrupule, je ne saurais vraiment l’emporter dans le voyage que je compte entreprendre.

 

Dans La Comédie humaine, tous les pianistes n’ont pas de piano Érard ou de piano Pleyel. La jeune Modeste Mignon, décrite comme une excellente interprète, se contente d’un « ingrat piano ». Son piano est comme le « confident de tant de jeunes filles, qui lui disent leurs colères, leurs désirs, en les exprimant par les nuances de leur jeu ».

 

Certains personnages ne parviennent pas à son niveau et « tracassent un piano inamovible qui sonne comme un chaudron au bout de la septième année » (La Muse du département), d’autres jouent du piano « d’une façon désespérante » (Le Bal de Sceaux). Rares sont les personnages qui obtiennent de leur instrument « de célestes accords » (La Duchesse de Langeais).

 

 

Le piano Érard du musée Balzac

 

Le musée Balzac possède un piano Érard de 1849. Entièrement restauré par l’Instrumentarium (Tours), il est parfois joué par les médiatrices du musée Balzac dans le cadre d'ateliers, ou par des concertistes lors d'événements spécifiques, pour immerger les visiteurs du musée dans l’atmosphère des salons littéraires de la première moitié du XIXe siècle.

 

Les principales caractéristiques de ce piano Érard sont, d’une part, une mécanique à double échappement (qui permet de pouvoir jouer rapidement une même touche), et d’autre part, le plan de cordes parallèles qui donne un puissant volume sonore, notamment dans les basses. Le clavier est constitué de sous-parties (grave, médium, aigu) qui ont chacune leur caractère. Cette spécificité sera supprimée par la maison Érard à la fin du XIXe siècle pour une harmonisation du timbre entre les différents registres. Les pianos Érard sont puissants, pensés pour des salles de concert. À l’inverse, les pianos Pleyel ont un toucher plus léger et un timbre plus doux. Chopin aurait dit :

 

Quand je suis mal disposé […], je joue sur un piano d’Érard et j’y trouve facilement un son tout fait ; mais quand je me sens en verve et assez fort pour trouver mon propre son à moi, il me faut un Pleyel. [5]

 

 

Christelle Bréion
Médiatrice au musée Balzac

 

[1] Lettre de Balzac à Mme Hanska, 12 juin 1847.
[2] Lettre de Balzac à Sophie et Valentine Surville, Wierzchownia, 29 novembre 1849.
[3] Lettre de Mme Hanska à sa fille, Paris, 22 octobre 1850.
[4] Thierry MANIGUET, « Pianopolis. Paris, capitale du piano romantique », Revue de la BnF, 2010/1 (n° 34), p. 19-24.
[5] Henri Blaze de Bury, Musiciens contemporains, Paris, Michel Levy frères, 1856, p118.